2 septembre 2006

L'école, les parents et une « idée certaine de l'homme »

Qu'attendons-nous des établissements scolaires ? Qu'ils contribuent, en dialogue et en partenariat avec les parents, à donner aux élèves des compétences et des convictions : des compétences de culture générale et de formation professionnelle, sans doute, mais aussi des convictions sur ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire pour devenir progressivement un citoyen libre et responsable, acteur dans la cité. Or, dans le contexte d'une société qui se présente aux jeunes comme un libre marché de valeurs et de références, cette éducation à la liberté et à la responsabilité passe nécessairement par la formation du jugement critique et l'apprentissage du discernement. Car le problème éducatif d'aujourd'hui n'est pas le manque de repères mais leur prolifération anarchique. Il ne s'agit donc pas seulement d'apprendre ou de comprendre. Encore faut-il arriver à distinguer, à discerner, à évaluer... c'est-à-dire à «donner de la valeur» à ce qui, pour l'élève, deviendra une conviction et pourra inspirer un comportement personnel et social progressivement assumé.

 

Mais comment discerner « ce qui vaut » ? Un inspecteur général de l'Éducation nationale exprimait la conviction suivante dans un article intitulé « Concurrence public-privé : le privé mérite-t-il son succès ? » (1) : « D'une éducation civique réduite à l'éducation au droit et désincarnée de sa composante morale, il ne reste que la peur du gendarme. On respecte la loi parce que sinon, on est condamné. Il faudrait avoir le courage de dire pourquoi on interdit certaines pratiques ou certains comportements, c'est-à-dire de revenir, à nouveaux frais, sur les notions de bien et de mal. » On ne saurait mieux affirmer qu'il ne peut y avoir d'éducation civique sans éducation... morale, c'est-à-dire sans discernement sur ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire pour être heureux et vivre en paix avec son voisin.

 

Aujourd'hui, la référence incantatoire à « une certaine idée de l'homme » ne suscite plus les adhésions espérées. La laïcité qui l'inspire, si elle demeure un garant juridique, ne suffit pas à fonder un comportement éthique. Revendiquée comme une « laïcité d'abstention » qui se refuse à reconnaître la possibilité d'un jugement moral en dehors de la référence au seul droit positif, elle ne peut être la source de valeurs éducatives. Elle conduit à un relativisme qui est incapable de garantir le bien-fondé d'une certitude dans l'oeuvre d'éducation : si tout se vaut, rien n'est certain. Si rien n'est certain, comment discerner ce qui est bien ou mal ? Dès lors comment éduquer au discernement, au choix libre et à la responsabilité ? L'épuisement de cette laïcité est aujourd'hui manifeste. Elle aurait besoin pour survivre d'un ressourcement éthique publiquement exprimé, susceptible de jouer le rôle d'« instance critique » dans la connaissance et la compréhension des courants idéologiques, des modèles culturels et comportementaux, voire des croyances de bazar qui prolifèrent.

 

C'est bien plutôt à une « idée certaine de l'homme » que les éducateurs sont invités à se référer pour promouvoir une éducation répondant efficacement aux défis éducatifs d'aujourd'hui et à la demande des familles. Mais quelle idée ? Et quelle certitude ? La liberté de l'enseignement permet en France à des établissements privés, associés à l'État par contrat, et participant pleinement au service public d'éducation, de proposer au libre choix des familles des projets éducatifs appuyés sur une «idée certaine de l'homme». Dans notre contexte historique, ce sont à 80% des établissements catholiques, dont le projet éducatif se réfère au Christ comme modèle d'humanité.

 

Est-ce à dire que leurs valeurs, fondées sur la foi catholique et la longue tradition de l'humanisme chrétien, traduites et mises en oeuvre il y a plusieurs siècles par Vincent de Paul ou Ignace de Loyola, peuvent encore aujourd'hui répondre à une large demande des familles, en donnant sens et contenu à l'acte d'éduquer ? Les sondages le confirment : si toutes les familles ne choisissent pas l'enseignement catholique pour ses racines, elles sont de plus en plus nombreuses à le choisir pour ses fruits.

 

(1) Le Monde de l'éducation, novembre 2005.

Paru dans Le Figaro, « Opinions », le 2 septembre 2006